La figure de Kumārajīva कुमारजीव 鳩摩羅什 Jiūmóluóshí émerge le long du vaste corridor reliant l’Inde du Nord-Ouest (Gandhāra, Cachemire) aux royaumes du bassin du Tarim et à Cháng’ān 長安, capitale de l’empire chinois. Ce corridor est un espace structuré par les routes caravanières d’Asie centrale où circulent non seulement des biens, mais aussi des manuscrits, des maîtres, des savoirs et des doctrines. Sa ville natale, Kucha 龜茲 Qiūcí, capitale du petit royaume du même nom, dans le bassin du Tarim, est alors un nœud majeur des routes de la soie. Plus qu’un espace économique, le royaume de Kucha est alors une zone culturelle importante produisant des lettrés, des monastères, et une culture multilingue où le sanskrit et des langues indo-européennes locales se croisent.
Côté chinois, l’époque est politiquement instable, avec la chute des Jin occidentaux 西晉 Xī Jìn (265–316) et la période dite des « Seize Royaumes » 十六國 Shíliù Guó (304–439). Cette fragmentation crée paradoxalement une forte demande religieuse et intellectuelle : plusieurs États cherchent à renforcer leur légitimité en s’entourant de moines érudits, et la traduction devient un instrument politique autant qu’un projet religieux pour un nombre croissant d’États patronnant le bouddhisme, arrivé en Chine au 1er siècle de notre ère. C’est dans ce contexte que naît Kumārajīva, que la vie propulsera quelques décennies plus tard au cœur de la capitale chinoise de l’empire des Qin postérieurs 後秦 Hòu Qín (384–417).
1.
Origine et formation
Kumārajīva, premier grand taducteur de textes bouddhiques sanskrit vers le chinois, n’était pas un lettré chinois mais un pur produit de l’Asie centrale bouddhique. Selon les sources, il serait né à Kucha en 344 (ou 350), quoique cette date soit discutée. Son père, Kumārāyana कुमारायण, est présenté comme un moine ou érudit venu du Cachemire, tandis que sa mère, Jīvā जीवा, ou Jīvikā जीविका, aurait appartenu à la famille royale de Kucha — sœur ou proche parente du roi.
La mère de Kumārajīva joue un rôle décisif dans sa vie et pour sa trajectoire intellectuelle. En effet, alors qu’il n’a que sept ans, elle renonce à la vie de cour et devient nonne. À partir de ce moment, Kumārajīva suit sa mère dans ses déplacements et ses séjours d’étude dans différents centres du bouddhisme du Nord-Ouest indien (Cachemire) puis d’Asie centrale (Kashgar, Tourfan).
Le premier socle d’apprentissage de Kumārajīva est le bouddhisme de l’école Sarvāstivāda सर्वास्तिवाद 說一切有部 Shuōyīqièyǒu bù grâce à laquelle il développe une solide connaissance de l’Abhidharma अभिधर्म 阿毘達磨 Āpídámó/論 lùn et des Āgama आगम 阿含 Āhán (les plus anciens recueils de sūtras contenant les paroles du Bouddha).
Le tournant Mahāyāna महायान 大乘 Dàchéng de Kumārajīva s’opère à Kashgar 疏勒 Shūlè sous l’influence de Sutyasoma (ou Sūryasoma), fils du roi de Yarkand, où il découvre les textes et la pensée de l’école de la Voie médiane माध्यमक Mādhyamaka 中觀 Zhōngguān, liée à Nāgārjuna नागार्जुन 龍樹 Lóngshù (environ 150-250) et son disciple Āryadeva आर्यदेव 提婆 Típó (170-270). Bien sûr, Kumārajīva n’abandonne pas un premier bouddhisme pour un autre comme on changerait de religion mais réoriente une érudition déjà solide vers un programme mahāyāniste bien plus philosophique.
2.
Capture, captivité et transfert à la capitale
La vie de Kumārajīva est bouleversée lorsque le souverain des Qin Antérieurs 前秦 Qián Qín (351–395), Fú Jiān 苻堅 (r. 357–385), envoie son général Lǚ Guāng 呂光 (337–400) en expédition vers l’Asie centrale en 382, avec pour mission de soumettre le royaume de Kucha et de capturer Kumārajīva, dont le moine Shì Dào’ān 释道安 (312-385) lui avait parlé.
L’opération se déroule au moment où le pouvoir de Fu Jian s’effondre, opportunité que saisit Lü Guang pour se constituer un pouvoir autonome dans le Nord-Ouest chinois (région du Gansu/Hexi) et fonder la dynastie des Liang Postérieurs 後涼 Hòu Liáng (386–403). Lü Guang, qui n’est pas bouddhiste et n’aura que peu d’estime pour son « trophée », fait capturer Kumārajīva, alors âgé de 40 ans, en 385. Il le transfert à Liángzhōu 涼州, capitale du petit royaume nouvellement créé, où il le gardera en captivité dix-sept ans, années pendant lesquelles Kumārajīva va apprendre le chinois.
Pendant ce temps, un nouveau régime s’est imposé à Chang’an, celui des Qin Postérieurs 後秦 Hòu Qín (384–417), fondé par Yáo Cháng 姚萇 (r. 384–393) et consolidé par son fils Yáo Xīng 姚興 (r. 394–416). Yao Xing, fervent bouddhiste et désireux de faire venir Kumārajīva à la cour, cherche à le libérer et adresse des demandes répétées aux seigneurs du clan Lü, lesquelles sont ignorées. Il finit par recourir à la force et, en 401, l’armée des Qin Postérieurs renverse les Liang Postérieurs. Kumārajīva est transféré à Chang’an entre 401 et 402 où Yao Xing le place à la tête d’un atelier de traduction sponsorisé par l’État.
3.
Le travail de traduction
À Chang’an, le travail de traduction des textes bouddhiques s’effectue dans le cadre d’une grande assemblée publique. Aux jardins Xiaoyao 逍遙園 Xiāoyáo yuán, où se trouve l’atelier de traduction de Kumārajīva, les séances quotidiennes réunissent parfois plus d’un millier de moines, et l’on rapporte que jusqu’à trois mille disciples, assistants et auditeurs, gravitent autour du chantier de traduction de la grande Prajñāpāramitā en 403. La traduction n’est donc pas un exercice solitaire comme elle peut l’être aujourd’hui, mais un événement collectif, oral et public, où s’entremêlent exposition doctrinale, travail philologique et liturgie.
Au centre de ce dispositif se trouve Kumārajīva lui-même, qui porte la compréhension du texte source : assis face à l’assemblée, il expose oralement le sens du sanskrit, donne des équivalents, clarifie les ambiguïtés et justifie ses choix doctrinaux. Autour de lui s’organisent des fonctions que les sources mentionnent sans toujours leur donner les titres figés qu’elles prendront plus tard : des interprètes rendent en chinois ce qui vient d’être récité ou paraphrasé ; des scribes mettent en phrases ce qui est dicté et fixent un premier état du texte ; des moines érudits interviennent pour comparer la formulation proposée à la doctrine et à la logique du passage, signaler les contresens, demander des précisions ou discuter un terme. C’est cette vérification collective et publique — bien plus qu’une chaîne hiérarchisée de spécialistes aux offices nommés, comme l’instaureront les bureaux de traduction des Tang puis des Song — qui caractérise le travail de Kumārajīva : chaque passage est éprouvé devant l’assemblée avant d’être fixé en chinois.
Ce travail collectif, dirigé par Kumārajīva, a conduit à la traduction d’un très grand nombre de textes bouddhiques dans une langue claire et rythmée (paramètre important dans un contexte où les textes sont généralement récités et enseignés oralement), avec des phrases nettes, des enchaînements compréhensibles et une cadence régulière. Il a aussi permis de stabiliser la terminologie et de dépasser les faiblesses et approximations des traductions antérieures, offrant un vocabulaire précis et cohérent qui se retrouve de manière stable d’un texte à l’autre. Jan Nattier a néanmoins nuancé l’idée reçue selon laquelle Kumārajīva aurait pratiqué une traduction délibérément « libre » (et parfois abrégée) par rapport à Xuanzang : lorsqu’on peut comparer son travail à un manuscrit indien conservé, les écarts s’expliquent le plus souvent par le fait que ses textes-sources étaient eux-mêmes des versions antérieures et plus courtes, et non par une méthode de traduction relâchée.
4.
L'œuvre
Environ cinquante-deux traductions nous sont parvenues sous le nom de Kumārajīva dans le canon bouddhiste chinois (sur la base de l’édition de référence du Taishō), et une large partie de cet ensemble est considérée comme authentique.
Parmi les traductions les plus importantes figurent les textes de la « Perfection de Sagesse » प्रज्ञापारमिता Prajñāpāramitā 般若 Bōrě : on y trouve notamment une grande traduction du Sūtra de la Perfection de sagesse en vingt-cinq mille vers द्विशतसाहस्रिका-प्रज्ञापारमिता-सूत्र Dviśatasāhasrikā-Prajñāpāramitā-sūtra 大品般若波羅蜜經 Dàpǐn Bōrě Bōluómì Jīng (Taishō T 223, datée de 403–404), ainsi qu’une version du Sūtra de la Perfection de sagesse en huit mille vers अष्टसाहस्रिका-प्रज्ञापारमिता-सूत्र Aṣṭasāhasrikā-Prajñāpāramitā-sūtra 小品般若波羅蜜經 Xiǎopǐn Bōrě Bōluómì Jīng (Taishō T 227, datée de 408). À ce noyau s’ajoute le Sūtra du Diamant वज्रच्छेदिका-प्रज्ञापारमिता-सूत्र Vajracchedikā-Prajñāpāramitā-sūtra 金剛般若波羅蜜經 Jīngāng Bōrě Bōluómì Jīng (Taishō T 235) qui deviendra l’un des textes les plus récités et commentés de cette tradition.
Certains sūtra phares doivent clairement une grande partie de leur statut canonique en Asie orientale à la qualité du travail de Kumārajīva et de son atelier, tels que le Sūtra du Lotus सद्धर्मपुण्डरीक-सूत्र Saddharmapuṇḍarīka-sūtra 法華經 Fǎhuá jīng / 妙法蓮華經 Miàofǎ Liánhuá Jīng (Taishō T 262, daté 406), et le Sūtra de Vimalakirti विमलकिर्तिनिर्देश-सूत्र Vimalakīrtinirdeśa-sūtra 維摩詰經 Wéimójié jīng (Taishō T 475, daté 406).
Enfin, l’atelier traduit également des textes relatifs à la « discipline » Vinaya विनय 毘奈耶 Pínàiyé / 律 Lǜ et des textes techniques (traités de méditation [dhyāna]) destinés à constituer un corpus relativement complet, à la fois pour l’étude, la pratique et l’institution. Bref, Kumārajīva n’a pas seulement marqué le bouddhisme chinois pour ses traductions, il lui a aussi offert un vocabulaire technique stable et précis, largement délesté des anciennes références au taoïsme et à la tradition chinoise qu’avaient pu introduire les traducteurs précédents dans leur première tentative d’interprétation et de traduction des textes du bouddhisme indien.
5.
Kumārajīva et le Madhyamaka
Kumārajīva est sensible à la tradition de la Voie médiane माध्यमक Mādhyamaka 中觀 Zhōngguān associée au philosophe indien Nāgārjuna, et plus largemement à la philosophie de la vacuité शून्यता śūnyatā 空 kōng exposée dans les textes de la Perfection de Sagesse sur laquelle cette tradition s’appuie. De cet intérêt profond a résulté la traduction de trois traités fondamentaux du Madhyamaka, soit le Traité du Milieu मूलमध्यमककारिका Mūlamadhyamakakārikā 中論 Zhōnglùn et le Traité des douze portes द्वादशद्वारशास्त्र Dvādaśadvāraśāstra 十二門論 Shí’èr mén lùn, tous deux attribués à Nāgārjuna, et le Traité en cent vers शतकशास्त्र Śatakaśāstra 百論 Bǎilùn, attribué à son disciple Āryadeva.
C’est de cette triple traduction que vient le nom de l’école qui sera fondée plus tard par le moine Jí Zàng 吉藏 (549–623), l’école des « Trois traités » 三論 Sānlùn, qui fera de ces trois textes les trois piliers de son enseignement. Notons que l’original sanskrit des deux derniers textes n’a jamais été retrouvé et que l’attribution du deuxième à Nāgārjuna reste discutée.
Kumārajīva a par ailleurs lui-même composé des traités, un commentaire partiel du Sūtra de Vimalakirti, des biographies et une correspondance, quoique certains textes soient perdus.
6.
Mort de Kumārajīva
À la fin de sa vie, Kumārajīva demeure dans la région de Chang’an, où il meurt le 28 mai 413 (ou le 15 septembre 409, en fonction des sources). La légende rapporte qu’au moment de sa crémation son corps fut réduit en cendres, à l’exception de sa langue, organe par lequel il avait transmis la doctrine, qui n’aurait pas brûlé. Ses reliques sont vénérées dans le « stūpa des reliques de Kumārajīva » 鳩摩羅什舍利塔 Jiūmóluóshí shèlì tǎ, stūpa octogonal en marbre situé au Temple de la Chaumière 草堂寺 Cǎotáng Sì, dans l’actuelle ville de Xī’ān 西安, province du Shǎnxī 陝西.
Le Temple de la Chaumière, au pied nord du mont Guīfēng 圭峰, au sud-ouest de l’ancienne Chang’An, était originellement un jardin construit par l’empereur Yao Xing. Lorsque ce dernier y installe Kumārajīva pour diriger les travaux de traduction, des bâtiments couverts de chaume sont édifiés au sein du jardin, raison pour laquelle le complexe prendra le nom de « Temple de la Chaumière ». Parce que les « trois traités » y furent traduits, ce lieu est considéré comme fondateur pour l’école Sanlun et incarne le berceau du Madhyamaka chinois.







